Régime forestier: les Premières Nations misent déjà sur le prochain gouvernement

La Presse Canadienne | 12 mars 2026 | 10:56
Le chef de l'APNQL, Francis Verreault-Paul. (Photo La Presse Canadienne)

Malgré l’annonce d’une «mini-réforme» à la fin du mois dernier, le «statu quo» persiste dans le dossier du régime forestier, déplorent les Premières Nations, qui se tournent déjà vers le prochain gouvernement.

La «mini réforme» annoncée par le ministre des Ressources naturelles et des Forêts, Jean-François Simard, n’aura pas suffi à convaincre le chef de l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador (APNQL), Francis Verreault-Paul, qui préfère maintenant miser sur les acteurs de la société civile pour faire avancer le dossier.

Invité à prendre la parole dans le cadre du Forum des communautés forestières, organisé par la Fédération québécoise des municipalités, le chef de l’APNQL a réitéré «la nécessité d’une nouvelle réforme», à la suite de l’abandon du projet de loi 97, en septembre. 

«La crise est toujours là, a-t-il laissé tomber, en marge de son allocution. Le ministre a toutefois été clair en disant qu’il ne voulait pas aller de l’avant avec une nouvelle loi.»

À quelques mois de la prochaine élection provinciale, Francis Verreault-Paul se concentre donc sur les acteurs de l’industrie pour «préparer le terrain» et établir les bases d’une éventuelle réforme, «peu importe qui sera le prochain gouvernement en place».

Quelques instants plus tard, le ministre des Ressources naturelles et des Forêts, Jean-François Simard, lui succédait devant la même audience pour décliner ces récentes mesures, qui visaient essentiellement à répondre dans l’urgence à la crise, a-t-il reconnu.

Même limités, ces changements viennent directement faire baisser le coût de la fibre et rendre plus compétitive l’industrie par rapport à nos voisins ontariens, a soutenu le ministre.

«Mémorendum» en Mauricie

Il a aussi annoncé la signature imminente d’un «mémorendum» avec la Nation atikamekw sur la question forestière, qui sera officialisée vendredi, du côté de La Tuque. Sans en dévoiler la teneur, il a parlé de «l’une des plus importantes annonces concrètes de travail en collégialité avec la Nation atikamekw», et que cette entente regroupe aussi les élus régionaux et l’industrie forestière. «C’est un projet pilote, qui, je l’espère, va faire des petits partout à travers le Québec», a-t-il ajouté, y voyant un exemple de «solidarité régionale».

Pour le maire de La Tuque, Pierre Pacarar, qui est aussi président du Regroupement des communautés forestières de la FQM, cette initiative peut permettre de donner un peu d’espoir dans la région, qui a été particulièrement marquée par les barrages forestiers. «Il y a des blocus maintenant depuis trois ans. Le blocus arrête, il reprend, il arrête, il reprend. Il va ailleurs au Québec, mais il revient toujours à La Tuque», déplore-t-il.

La raison est simple : les Atikamekw ont «perdu confiance» et il s’agit de leur dernier recours, observe Pierre Pacarar. «Les gens qui font des blocus ne voient pas autre chose possible pour eux que de faire des blocus. Simplement être consultés, ce n’est pas assez. Ils veulent être à la table. C’est ça le projet. […] Si les gens viennent à reprendre confiance, les blocus vont cesser», a exprimé le maire de La Tuque.

Au-delà des enjeux immédiats

La réflexion entourant le régime forestier ne doit toutefois pas être envisagée comme une «réponse immédiate aux enjeux présents», a également souligné Francis Verreault-Paul, originaire de Mashteuiatsh. À l’inverse de la «mini-réforme» du ministre Simard — qui comprend une série de mesures pour soutenir l’industrie face à la guerre commerciale avec les États-Unis, la réforme à venir devrait s’inscrire dans une réflexion à long terme plutôt que dans la «réactivité», juge le chef. 

Bien que conscient des impératifs imposés par le contexte géopolitique, Francis Verreault-Paul souhaite atteindre «l’équilibre». «Les enjeux qui entourent [la forêt] ne peuvent pas être réduits à une simple équation économique […] ou être teintés par la couleur du gouvernement en place.»

«Lorsqu’on parle de l’avenir des forêts, il y a une réflexion profonde qui doit être prise en compte. Oui, il faut répondre à l’urgence du moment, mais il faut aussi être conscient des impacts que ça peut engendrer sur les prochaines générations», explique le chef. 

Les décisions doivent être «ancrées dans le temps», mais aussi dépasser «la réaction instinctive à la question du moment», poursuit-il. «Trop souvent, lorsqu’il y a une question de ressources dans nos industries, on adopte une posture réactive, puis ça peut entrer en compétition avec les intérêts des générations qui suivront.»

Une instance de consultation

Après le projet de loi 97 — «un affront et un manque de respect envers les Premières Nations», selon le chef — la perspective d’une nouvelle refonte du régime forestier se révèle également être l’occasion de mettre les Premières Nations «à l’avant-garde», selon Francis Verreault-Paul

En plus de réclamer la mise en place d’une «véritable cogestion des forêts» et le respect des droits ancestraux des Premières Nations, le chef de l’APNQL a profité de sa prise de parole pour proposer le déploiement «d’une instance de concertation paritaire».

Basée sur le principe du «consentement libre, préalable et éclairé», cette structure permettrait de mettre en œuvre de façon concrète «la cogestion du territoire, la réconciliation territoriale et économique ainsi qu’un véritable aménagement durable des forêts», précise Francis Verreault-Paul. 

«Que ce soit les syndicats, l’industrie forestière même, des chercheurs ou des écologistes, on entretient ces relations […] pour construire une fondation solide parce qu’il y a consensus. Ça prend une réforme», insiste-t-il.

Quelque chose comme un consensus

Des représentants des principaux partis politiques ont également été invités à prendre la parole à l’occasion du forum, et ont effectivement affiché un consensus, au moins sur la nécessité de mettre fin au statu quo et d’inclure toutes les parties prenantes.

Le conservateur Jonathan Poulin a insisté sur la régionalisation et une approche décentralisatrice de l’industrie forestière et la nécessité de «déposer rapidement» la réforme attendue. Il plaide aussi que l’une des mesures phares de son parti, l’abolition de la taxe carbone, ferait baisser les coûts de transport et de machinerie.

La nouvelle députée péquiste Marie-Karlynn Laflamme, à qui le parti a fraîchement attribué le portefeuille des forêts, a également plaidé pour décentraliser l’encadrement réglementaire et «se rapprocher des gouvernements de proximité», plus près du terrain. «Je n’accepte pas que des gens de Montréal viennent me dire quoi faire», a clairement énoncé la nouvelle députée de Chicoutimi.

Mme Laflamme souhaite également «bâtir sur ce qui a été fait, bâtir sur les consensus» et non défaire le travail déjà réalisé dans le dossier du régime forestier si son parti est porté au pouvoir.

Le libéral Frédéric Beauchemin a de son côté appelé les acteurs politiques à changer la «lunette» avec laquelle ils envisagent l’industrie forestière, qui ne constitue pas un éternel problème à régler, mais plutôt une «industrie de l’avenir». La dernière tentative caquiste pour la moderniser était toutefois vouée à l’échec, selon lui. «La consultation, ça vient aussi avec de l’écoute, et oui, négocier au besoin» et nécessairement intégrer tous les acteurs, plaide plutôt M. Beauchemin.

Les incitatifs fiscaux et l’engagement de son parti à lancer la construction de davantage de logements au Québec seraient notamment de nature à profiter à l’industrie forestière, a également indiqué le libéral. Si les autres pays ou provinces favorisent leurs matériaux locaux, le Québec doit faire de même, a-t-il ajouté.

En ce jour de tempête verglaçante généralisée dans le sud du Québec, la représentante de Québec solidaire, Alejandra Zaga Mendez, n’a pas pu être présente à en raison de contraintes de transport.

Par Gabrielle Cantin, Initiative de journalisme local, avec Rémi Léonard