Le sol et la tourbe sont des sources majeures d’émissions liées aux feux de forêt
En 2023, la Côte-Nord du Saint-Laurent et la Colombie-Britannique ont fait face à des feux de forêt dévastateurs. (Photo La Presse Canadienne/Darryl Dyck) La majeure partie du carbone émis lors des incendies de forêt record de 2023 au Québec et Canada ne provenait pas de la combustion d’arbres, mais de la tourbe et du sol.
C’est ce que révèle une nouvelle étude qui met en garde contre le fait que le réchauffement climatique rend les vastes gisements souterrains de carbone du pays de plus en plus vulnérables aux incendies. L’étude estime, pour la première fois, qu’environ 76 % de ces émissions provenaient de la combustion de la tourbe et du sol, le reste provenant des arbres et d’autres végétaux de surface.
En 2023, la Sopfeu a connu une année record en matière de protection contre les feux de forêt au Québec Un total de 4,5 millions d’hectares de forêt ont brûlée dans la province. Le secteur de Sept-Îles-Moisie-Maliotenam fut le deuxième endroit où il y a eu le plus de familles touchées par des évacuations en raison des feux de forêt de 2023.
Du carbone stocké depuis longtemps
À mesure que les feux de forêt gagnent en ampleur et en intensité, le carbone stocké depuis longtemps dans les tourbières et les sols pourrait devenir une source croissante d’émissions de gaz à effet de serre, met en garde l’étude, contribuant ainsi à un cercle vicieux dans lequel le réchauffement climatique alimente les incendies et où les incendies alimentent à leur tour un réchauffement accru.
«Le Canada stockant environ un cinquième du carbone organique du sol à l’échelle mondiale, ces résultats soulignent la vulnérabilité croissante des stocks de carbone des sols du Nord face à l’intensification des feux de forêt, ce qui amplifie les risques de rétroaction climatique», mentionne l’étude, publiée lundi dans la revue Geophysical Research Letters.
Ces conclusions interviennent alors que le Canada est confronté à une nouvelle saison 2026 de feux de forêt particulièrement intenses. Des incendies d’une ampleur historique en Ontario s’étendent vers les basses terres de la baie d’Hudson, riches en carbone, qui constituent le deuxième plus grand complexe tourbeux au monde.
Réponse à Donald Trump
Ces incendies ont suscité les critiques du président américain Donald Trump, qui a imputé la fumée transfrontalière à la gestion forestière du Canada et s’est servi de cette question pour menacer d’imposer de nouveaux droits de douane. Mais le coauteur Alemu Gonsamo, chercheur à l’Université McMaster, affirme que ces résultats mènent à une conclusion différente.
Étant donné qu’une grande partie de ce qui brûle se trouve sous terre, une meilleure gestion des forêts ne résoudra pas nécessairement le problème fondamental. Seules des réductions drastiques des émissions mondiales le peuvent, a-t-il prévenu.
«Il n’y a pas d’autre alternative que de réduire les émissions de gaz à effet de serre», a souligné M. Gonsamo, professeur associé à l’Université McMaster, qui étudie la manière dont les écosystèmes forestiers réagissent au changement climatique.
L’étude estime que les incendies de 2023 ont ravagé environ 150 000 kilomètres carrés et relâché environ trois fois plus de dioxyde de carbone que le total des émissions annuelles de gaz à effet de serre déclarées par le Canada.
Pour déterminer la part provenant du sol et de la tourbe, les chercheurs ont entraîné un modèle d’apprentissage automatique à partir de 20 ans de données issues d’un projet de terrain de la NASA mené en Alaska et dans l’Ouest canadien, qui mesurait les conditions réelles des feux de forêt. L’équipe a ensuite appliqué ce modèle à des données provenant de l’ensemble du Canada.
Cette approche «de la base vers le haut» a abouti à des résultats similaires à ceux d’autres chercheurs qui avaient estimé les émissions totales en procédant par récursivité à partir des concentrations observées dans l’atmosphère.
Tourbière responsable à 33%
L’étude publiée lundi a révélé que les tourbières étaient responsables d’environ 33 % de ces émissions. Les tourbières stockent de grandes quantités de carbone, car leurs sols gorgés d’eau et pauvres en oxygène ralentissent la décomposition et permettent l’accumulation de matière organique au fil des millénaires.
Mais les conditions plus chaudes et plus sèches, alimentées par le changement climatique, peuvent assécher les tourbières, les rendant ainsi plus vulnérables aux incendies. «Or, une partie de ce carbone est libérée en seulement une semaine lors d’un grand incendie – ce carbone qui a mis des millénaires à s’accumuler dans l’écosystème», a-t-il expliqué.
Cette étude présente toutefois des limites, a précisé M. Gonsamo. La plupart des données de terrain utilisées pour entraîner le modèle provenaient de l’Ouest canadien et de l’Alaska, les observations concernant le Centre et l’Est du Canada étant moins nombreuses.
Il a également souligné qu’il est difficile d’estimer la combustion du sol, car les chercheurs s’appuient sur des indicateurs indirects, tels que les conditions d’humidité, plutôt que sur des observations directes de ce qui brûle sous terre.
«Nous avons besoin de davantage de données, de davantage de mesures au sol dans l’Est du Canada et, de manière générale, dans de nombreuses régions du pays afin de représenter tous les écosystèmes canadiens susceptibles de brûler», a-t-il avancé.
Par Jordan Omstead