Crimes sur la Côte-Nord: des «soldats» recrutés dans les communautés autochtones

La Presse Canadienne | 29 août 2026 | 12:22
Le conseil de Uashat mak Mani-utenam prend les grands moyens pour contrer cette flambée de la violence. (Photo La Presse Canadienne)

La guerre qui oppose différents groupes criminels aux Hells Angels atteint les Premières Nations. Sur la Côte-Nord, des «soldats» sont maintenant recrutés directement dans les communautés autochtones, déplorent les autorités. 

Dans la communauté de Uashat Mak Mani-utenam, située tout près de Sept-Îles, la population est sont préoccupée. Comme ailleurs dans la région, les actes criminels sont en augmentation. 

En 2024, 561 crimes contre la personne ont été répertoriés par le Service de police de Uashat Mak Mani-utenam (SPUM). Ce nombre a bondi à 650 en 2025. Il s’agit d’une augmentation de 15,9% en deux ans. 

Incendies criminels, coups de feu et recrutement d’adolescents: la communauté n’est pas épargnée par les règlements de compte qui se multiplient entre le groupe Blood Family Mafia (BFM), le North Savage Gang (NSG) et les Hells Angels. 

 «Avec l’arrivée des groupes criminels, je vous dirais qu’il y a eu un choc. Ça a quand même créé une certaine peur dans la communauté», affirme Carl Jourdain, directeur du SPUM, en entrevue avec Les Coops de l’information.

«Comme des objets»

Ces criminels vont maintenant jusque dans les communautés autochtones pour recruter des mineurs vulnérables. Des adolescents aussi jeunes que 14 et 15 ans ont été recrutés à Uashat Mak Mani-utenam, selon M. Jourdain. 

Norbert Fontaine, conseiller responsable de la sécurité à Uashat, condamne ces nouvelles façons de faire. «Il y a des jeunes qui sont compromis très loin dans les organisations. Ces personnes-là sont souvent soit utilisées comme des objets ou comme des soldats», souligne-t-il. 

Des ressources supplémentaires 

Le conseil de Uashat Mak Mani-utenam prend les grands moyens pour contrer cette flambée de la violence. Des caméras de sécurité intelligentes ont été installées à toutes les entrées de la communauté à la fin de l’année 2024. 

Grâce à l’intelligence artificielle, ces caméras permettent de détecter plusieurs détails, comme les plaques des véhicules et le nombre de personnes à bord. 

«Au total, ça peut représenter une quarantaine de caméras qu’on opère, qui ont déjà donné beaucoup de rendement. On parle de plusieurs preuves qui ont servi dans des enquêtes policières, qu’ils soient dans la communauté ou hors de la communauté», souligne M. Fontaine. 

Des ressources policières ont également été ajoutées. Le SPUM est passé de 12 à 16 policiers, en plus de participer à une nouvelle équipe mixte avec la Sûreté du Québec. Cinq policiers du SPUM faisaient partie de cette équipe lors de sa formation, en 2025. Ils sont maintenant huit. 

Un nouveau système de répartition 911 permet également aux policiers d’arriver plus rapidement sur les lieux du crime. Avant, les membres de la communauté devaient composer un autre numéro pour alerter les services d’urgence. 

«C’est beaucoup plus efficace. Lorsqu’une personne composait le numéro local, nos policiers ne pouvaient pas localiser l’appel. C’est le policier qui répondait. Il n’était pas parti encore, il fallait qu’il prenne des notes. On perdait du temps avant d’arriver sur les lieux.»

Des caméras ailleurs 

À près de 300 kilomètres de Uashat Mak Mani-Utenam, la communauté innue de Pessamit partage des défis similaires. À la suite d’un violent braquage à domicile, le 16 août dernier, le directeur de la Sécurité publique de Pessamit, Jean-Patrick Rock, a vu l’inquiétude monter d’un cran dans la population, confrontée à une importante vague de crimes depuis quelques mois. 

Pour tenter de mettre des bâtons dans les roues des groupes criminalisés, le Conseil des Innus de Pessamit a lui aussi ajouté des effectifs policiers, en plus de se tourner vers l’installation de caméras de sécurité. Mises en place aux deux points d’entrée de la communauté depuis près de deux mois, les caméras s’avèrent «très efficaces», note le directeur. 

«C’est un outil d’enquête», résume-t-il, soulignant l’apport des caméras dans l’arrestation des suspects liés à la récente entrée par effraction. «Et ça donne une certaine sécurité à la population, à la suite des autres événements qu’on a connus ces derniers mois.»

Près des grands centres 

Pour le moment, le recrutement semble toutefois confiné à certaines communautés, situées près des grands centres, explique Norbert Fontaine, conseiller responsable de la sécurité à Uashat mak Mani-utenam. Et des jeunes de toutes les régions sont susceptibles de se faire recruter, rappelle-t-il. 

«On ne doit pas faire une allusion ou une interprétation que c’est seulement sur les communautés. Je ne pense pas qu’il existe de frontière. S’ils sont capables de trouver quelqu’un à manipuler, qu’il soit jaune, noir, rouge, bleu, ils vont l’utiliser.» 

D’autres communautés autochtones, comme Mashteuiatsh, aux abords du Lac-Saint-Jean, semblent quant à elles épargnées par la hausse de la criminalité. Bien que les autorités constatent la «présence du crime organisé» sur leur territoire, la situation s’apparente davantage au reste de la province. 

«Mashteuiatsh demeure un territoire relativement calme en ce qui concerne les crimes de violence. À ce jour, nous ne constatons pas de violence associée aux groupes criminels comparables à celle observée dans certaines autres régions du Québec», précise la conseillère politique aux relations gouvernementales et stratégiques de Mashteuiatsh, Gabrielle Paul. 

Dans de telles circonstances, le conseil des élus de Mashteuiatsh n’envisage pas «pour l’heure», l’installation de caméra de surveillance, poursuit-elle. 

Par Gabrielle Cantin, Initiative de journalisme local, Le Soleil, avec la collaboration de Victoria Baril, Le Soleil