Exclues de la campagne, les Premières Nations dénoncent le «silence» des partis
À l’issue de quelque 33 jours de campagne, force est de constater, selon les représentants autochtones présents, que les questions autochtones semblent bien loin dans la liste de priorités des chefs. (Photo La Presse Canadienne) «Le silence lourd de la campagne électorale envers les Premières Nations témoigne d’une forme sournoise de racisme systémique», s’insurge le grand chef de la Nation wendat, Pierre Picard.
De nombreux représentants et élus des Premières Nations dont quelques leaders Innus de la Côte-Nord, se sont rassemblés devant l’Assemblée nationale, à une semaine du scrutin, pour dénoncer le peu de place accordée à la question autochtone dans l’actuelle campagne électorale.
«Ils ont parlé d’énergie, de logement, d’itinérance, d’immigration, d’identité ou de développement. Quand avez-vous entendu parler sérieusement et de manière soutenue des Premières Nations? C’est le quasi-silence», a tranché d’entrée de jeu le grand chef de la Nation wendat, Pierre Picard.
Question Autochtone, loins des priorités
À l’issue de quelque 33 jours de campagne, force est de constater, selon les représentants autochtones présents, que les questions autochtones semblent bien loin dans la liste de priorités des chefs.
«Dans les débats, dans les discussions entourant la campagne ou dans la sphère publique en générale», peu de place a été accordée aux préoccupations autochtones, observe le chef anishinabe de Lac-Simon Lucien Wabanonik.
«Pourquoi cet entêtement à nous rendre invisibles, à nous ignorer? Je n’arrive pas à saisir. On fait pourtant partie de la société», s’interroge-t-il, en entrevue au Soleil.
De l’adoption de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones à la reconnaissance du racisme systémique en passant par la mise en œuvre du principe de Joyce, les enjeux prioritaires sont pourtant nombreux, soulignent les chefs, rassemblés à l’occasion de la sixième commémoration du décès de Joyce Echaquan.
Et alors que les questions entourant l’exploitation des ressources naturelles et la tenue d’un éventuel référendum sont omniprésentes dans la campagne, les chefs autochtones rappellent que l’implication des Premiers Peuples est plus nécessaire que jamais.
«À ce sujet, je rappelle qu’il n’y aura pas d’accès au territoire sans le consentement libre et éclairé de nos Nations», avertit Lucien Wabanonik, entouré de ses homologues.
Une opportunité ratée
Pour le chef de l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador (APNQL), Francis Verreault-Paul, la campagne actuelle représentait pourtant «une opportunité pour les différents partis de mettre cette première pierre dans la fondation» de leur relation avec les Premiers Peuples.
Les partis politiques n’ont toutefois pas saisi l’opportunité qui s’est présentée à eux, dénonce-t-il, rappelant du même souffle les différends des dernières années entourant le projet de constitution québécoise et la réforme du régime forestier. «On ne veut pas le statu quo des huit dernières années. On ne veut pas rejouer dans ce même film-là.»
Plus encore, le chef de l’APNQL invite maintenant les chefs de partis, qui sont nombreux à faire campagne sur la «stabilité» en contexte de guerre tarifaire avec les États-Unis, à repenser leur stratégie. «Cette stabilité, elle doit d’abord et avant tout se construire à l’interne, avec les gouvernements des Premières Nations», tranche-t-il.
«Comment pouvez-vous prétendre parler de l’avenir du Québec sans parler des Premières Nations et des Inuit?», renchérit à son tour Pierre Picard. «À force de nous exclure des discussions, il devient clair qu’il s’agit d’un choix et non pas d’un simple oubli.»
«On a épuisé les démarches»
À terme, la posture adoptée par les chefs des principaux partis lors de la campagne pourrait également compliquer les échanges, estiment les chefs, qui attendent le prochain gouvernement de pied ferme.
«S’il n’y a rien qui se passe dans les 100 premiers jours: une entente de collaboration, un engagement quelconque avec les Premières Nations, qu’est-ce que ça va donner? Ça va être encore des blocus et des problèmes juridiques. Encore une fois», se désole Lucien Wabanonik. «On attend un signal très fort et très sérieux de la part du prochain premier ministre.»
Les discussions s’annoncent d’autant plus tendues, alors que trois des principaux partis — le Parti québécois, la Coalition avenir Québec et le Parti conservateur du Québec ― refusent toujours de reconnaître l’existence du racisme systémique, un dossier pourtant central aux demandes des Premiers Peuples.
«C’est difficile d’établir une relation de gouvernement à gouvernement lorsqu’un de ces deux gouvernements n’a pas l’humilité de le reconnaître», tranche le grand chef de la Nation wendat, en entrevue au Soleil.
Pour la suite, toutes les avenues sont envisagées, précise le chef anishinabe de Lac-Simon, qui n’écarte pas la possibilité d’encourager la création d’une formation politique dédiée aux Premières Nations, comme proposée par l’ex-chef de l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador, Ghislain Picard. Face au «silence» des partis en lice et à la faible représentation autochtone, «deux options s’offrent aux Premières Nations, selon l’élu.
«Il nous reste deux options: un autre ordre de gouvernement ou, s’il y a une ouverture réelle, une cosouveraineté. On a épuisé les démarches. On est rendu là. Avec le prochain gouvernement, ça va faire partie des discussions», prévient-il.
Par Gabrielle Cantin, Initiative de journalisme local, Le Soleil