Des Chinois tentent de prospecter secrètement la Côte-Nord pour trouver du minerai

Le château Johan-Beetz, symbole de la municipalité éponyme (Photo Jean-Louis Bordeleau, Initiative de journalisme local)

Par Jean-Louis Bordeleau, Initiative de journalisme local

Une délégation chinoise a tenté de prospecter un coin de la Côte-Nord cet été en interpellant directement les responsables locaux. Au-delà de l’anecdote, l’événement reflète les ambitions mondiales de la Chine dans le domaine de l’extraction minière.

De curieux visiteurs ont surpris l’été dernier le directeur général de Baie-Johan-Beetz, Martin Côté. Une délégation de Chine s’est présentée sans préavis dans son petit hameau pour le questionner sur une mine de quartz de haute qualité située non loin. Ce gisement contient du silicium pur au-delà de 99 %, ce qui en fait un excellent candidat pour la fabrication d’appareils électroniques et de panneaux solaires.

Au mois de juillet dernier, Martin Côté s’est rapidement posé des questions en voyant déambuler autour de la mairie un trio composé de deux hommes et d’une femme d’origine chinoise. Son village de moins de 100 habitants se trouve tout de même à 13 heures de voiture de Montréal ; de tels visiteurs sont rares. Lorsqu’il les interpelle, le plus jeune des trois, « parlant très mal anglais », lui explique « qu’il étudie depuis cinq ans à Toronto ». Malgré son anglais élémentaire, il réussit tout de même à faire comprendre son intérêt pour ledit gisement de silicium. 

Le directeur de la municipalité les place alors en contact avec le propriétaire des lieux, qui refuse rapidement les avances. Le trio insiste. Ce dernier se dit ouvert à acheter en argent des échantillons de minerai, mais sans succès. Les pourparlers sont brefs. Martin Côté invite les trois visiteurs à se présenter à son bureau le lendemain pour en discuter davantage. Le matin suivant, il reçoit un courriel de la dame, la plus âgée du groupe, qui se présente comme Fang Liu et qui affirme représenter Comefar Asia Mining Industries.

Son entreprise, enregistrée à Hong Kong, posséderait des usines dans huit grandes villes de la Chine, traiterait avec des clients multinationaux comme Samsung et exporterait du minerai raffiné dans plusieurs pays asiatiques. « Pouvez-vous nous faire visiter le périmètre de la mine aujourd’hui et nous donner une idée de la politique gouvernementale ? » demande-t-elle à la fin de la lettre écrite en mandarin.

L’intrigant trio se présente quelques heures plus tard au bureau de Martin Côté avec de petits cadeaux, que le directeur général refuse promptement. « Ils me questionnent à propos des lois sur les mines, de comment sortir du matériel du Canada, les processus de permis, etc. Écoutez, je suis au municipal. Je ne suis pas du tout là-dedans. » 

Devant ce refus de collaborer, la petite équipe finit par quitter la région. Cette visite relève peut-être de l’« anecdote », comme le suggère Martin Côté, mais elle reflète tout de même les ambitions de la Chine de par le monde. Ce pays connaît actuellement une importante croissance de ses activités minières outre-mer. Les investissements chinois dans des mines à l’étranger devraient atteindre un niveau record cette année. Les dépenses dans le secteur ont dépassé les 10 milliards de dollars américains au cours de la première moitié de 2023, ce qui représente une croissance de 131 % sur un an, selon un rapport de l’Université Fudan de Shanghai.

La porte est fermée au Canada

Ces chercheurs de minerai « n’ont probablement pas reçu le mémo », lance avec ironie la spécialiste de l’économie politique chinoise et professeure à l’Université d’Ottawa Pascale Massot. « Ce n’est pas facile pour la Chine de faire affaire en ce moment avec le Canada. »

Ottawa a en effet obligé l’an dernier trois minières chinoises à se départir de leurs investissements dans des entreprises canadiennes du secteur des minéraux critiques. Une réforme de la Loi sur Investissement Canada a également restreint la liberté  des entreprises chinoises au Canada. L’an dernier, les investissements provenant de Chine au pays ont conséquemment atteint un plancher en 10 ans.

De telles approches impromptues ont été repérées ailleurs dans le monde, surtout en Asie, confirme Alex Payette, qui dirige le Groupe Cercius, une firme de conseil stratégique spécialiste de la Chine. « Ce n’est pas nécessairement pour un investissement immédiat, mais plutôt  pour pouvoir cartographier la qualité du sous-sol à certains endroits, savoir si ça vaut la peine de retourner. Est-ce qu’on trouve des particularités, par exemple, au Canada qu’on ne trouve pas ailleurs », note l’expert. L’entreprise citée par les visiteurs est connue des spécialistes comme lui,  « n’est pas une compagnie étatique », mais sert tout de même l’État chinois. « Considérant les besoins croissants pour le secteur des hautes technologies, le silicium est l’une des priorités du régime en place. En ce sens, il est normal de voir ce genre de compagnie prospecter au Canada dans un contexte de pénurie pour la Chine. »

Cet intérêt des Chinois pour la Côte-Nord peut être attribuable à une tentative « commerciale » autonome, extrapole Pascale Massot. « On a souvent tendance à attribuer à la Chine beaucoup de cohérence stratégique, tandis que c’est un pays absolument immense de 1,4 milliard de personnes avec des millions, des centaines de millions d’entreprises et qui se promènent. » Cette approche tous azimuts a tout de même permis à la Chine de se hisser au sommet dans l’extraction et le raffinage des minéraux nécessaires à la transition énergétique.

Les autorités canadiennes n’ont pas répondu aux demandes d’entrevues sur le sujet.