Des Innus de la région victimes de racisme

Le tragique décès de Joyce Echaquan, morte auprès de soignants racistes à l’hôpital de Joliette, a provoqué  une onde de choc et d’indignation partout au Québec, dont sur la Côte-Nord où des Innus disent avoir été victimes de racisme.

Stéphane Tremblay, Initiative de journalisme local, MaCôte-Nord.com

Nombreux sont les Innus de la région qui rapidement ont voulu raconter leurs propres expériences troublantes, empreintes de racisme. 

À peine cinq minutes après avoir lancé, avec l’aide d’une amie autochtone, un post sur Facebook disant que nous étions à la recherche de gens se disant avoir été victime de racisme sur la Côte-Nord, les témoignages affluaient de partout. 

Melyna Mullen, 34 ans, de Mingan prétend avoir vécu «l’enfer» à l’hôpital de Havre-Saint-Pierre, en mars dernier. 

« Je souffrais le martyre. Un terrible mal de tête et je toussais. J’étais très faible. Le médecin a décidé que la dernière patiente serait une allophone, juste devant moi », raconte-t-elle avec la rage au cœur.

En détresse, elle dit avoir imploré de l’aide. « J’ai pleuré pour ne pas retourner chez moi dans cet état lamentable. Je hurlais ma souffrance. L’infirmière a haussé le ton et m’a ordonné de quitter les lieux.» 

Incapable de prendre le volant pour le chemin du retour, c’est sa mère qui l’a conduira au dispensaire de la réserve, un trajet d’une vingtaine de minutes en voiture. 

« À mon arrivée, l’infirmière de garde a immédiatement envoyé un message au docteur qui avait refusé de me prendre en luisant qu’il serait urgent que je sois vue par un médecin. Rien à faire, je suis retournée chez moi très malade », se souvient-elle en ajoutant qu’elle n’avait pas fermé l’œil de la nuit.

Le lendemain, sa situation s’est détériorée. Elle retourne à l’hôpital de Havre-Saint-Pierre espérant recevoir plus de compassion. « Ce n’était pas le même médecin que la veille ». Melyna Mullen sera prise en charge et hospitalisée pendant 5 jours, notamment pour une méningite bactérienne. « Je vais porter plainte», mentionne cette mère de 3 enfants âgés de 17 ans, 14 ans et six ans.

Un proche aidant à la porte 

Gilbert Hervieux, 73 ans, de Pessamit, croit également avoir été victime de racisme systémique.  « J’étais à l’hôpital de Baie-Comeau et j’aidais ma femme malade à manger allant jusqu’à lui porter la cuillère à la bouche. J’étais son proche aidant et à son chevet tous les jours. Une infirmière s’est approchée de moi pour me dire que je n’avais pas le droit de faire manger ma femme, car elle devait manger par elle-même, ce qu’elle n’était pas en mesure de faire. J’ai donc ignoré et j’ai continué à la faire manger. Une vingtaine de minutes plus tard, deux infirmières sont entrées pour m’accuser d’avoir mangé dans le plat de ma femme en précisant qu’elles m’avaient filmé. J’étais fâché, frustré même de me faire accuser pour quelque chose que je n’ai pas fait.» 

D’un pas décidé, il s’est rendu au poste de garde des infirmières pour étaler sur le bureau le contenu de sa boîte à lunch. «Vous voyez, j’ai ma bouffe et je n’ai pas besoin de celle de femme. Je l’aide parce qu’elle est trop faible pour manger seule. » 

En furie, il a porté plainte à plusieurs reprises, mais ses lettres sont restées sans réponse. Voyant que ses démarches se sont terminées en queue de poisson, il n’hésite pas à parler de racisme.

Des propos haineux

Des histoires de professionnels de la santé racistes envers le peuple autochtone, « il y en a beaucoup plus que vous pouvez penser », lance Stéphanie Vachon, une préposée aux bénéficiaires, originaire de Pessamit. 

Elle assure avoir entendu des infirmières de l’hôpital de Sept-Îles tenir des propos haineux envers des Innus. «J’ai travaillé pendant un an à cet hôpital et je me souviens un jour qu’une personne en fin de vie recevait de la visite et comme le veulent les coutumes amérindiennes, il y a beaucoup de chants et de prières dans ces moments-là. Et les infirmières avaient dit des paroles disgracieuses envers les Innus que je n’ose pas répéter. »

Aujourd’hui étudiante en soins infirmiers, Stéphanie était bouleversée par le drame de Joyce. « Je ne pensais pas que des humains pouvaient être aussi méchants. À l’école, on nous apprend à accepter tout le monde, peu importe sa couleur. »

Une chanson en sa mémoire 

Le chanteur innu, Jean-Luc Kanapé a tenu à rendre hommage à Joyce Echaquan en lui composant une chanson en langue innue et traduite en français.

L’auteur-compositeur dit avoir trouvé l’inspiration à l’instant même qu’il apprenait le drame, survenu en début de semaine. 

«Aucune femme, aucune personne ne doit mourir dans de pareilles conditions», s’est exclamé l’homme de 45 ans, père de 3 filles et grand-père de deux petits-enfants. 

Touché par le fait que Joyce Echaquan était mère de 7 enfants, Jean-Luc Kanapé assure que sa chanson vise à partager la vie de cette Atikamekw de 37 ans, son histoire. 

Guitare à la main, assis sur une bûche de bois, dans une tente innue, cet ancien membre du groupe autochtone bien connu Petapan a laissé ses doigts jouer les premiers accords. 

Dans ses paroles, il dit que Joyce a lancé un cri du cœur pour qu’on lui porte de l’aide. 

Il ajoute qu’elle est présentement avec le Créateur au ciel dans un endroit où l’amour est présent et le mal est absent. 

Et il termine en disant que tous les autochtones crieront «ton» histoire pour que cela ne se reproduise plus jamais. 

Intitulée Nitipatshimun (mon histoire), la chanson a été partagée par des milliers d’internautes. 

D’une durée d’une minute et 20 secondes, elle se retrouve notamment sur You tube. 

«Le plus important n’est pas la durée de la chanson, mais beaucoup plus la force des mots pour s’assurer que le message passe», a-t-il conclu.