Maya Cousineau Mollen – un modèle pour les jeunes Innus

Courtoisie: Maya Cousineau Mollen

En cette année internationale des langues autochtones de l’UNESCO, voici la vision d’aujourd’hui et celle de demain d’une femme autochtone cultivée, engagée et inspirante. 

Stéphane Tremblay, Initiative de journalisme local, Macotenord.com

Maya Cousineau Mollen est née en 1975 à  Ekuanitshit (Mingan), près de Havre-Saint-Pierre.

Entrevue avec Maya Cousineau Mollen

Très jeune, elle sera « donnée » en adoption… à des Blancs. Elle grandira et s’épanouira avec les valeurs de sa famille québécoise, sans jamais renier ses racines amérindiennes.

« Mes parents adoptifs ont toujours voulu que je garde mon appartenance à ma communauté. Ils ne m’ont donc jamais adoptée légalement. »

Son passage à l’adolescence sera ardu marqué par la montée au Québec des insultes envers les « kawishs », résultat de la crise d’Oka qui faisait alors trembler le Québec et qui aura laissé de profondes traces. 

« Mes parents avaient décidé de m’envoyer à l’école privée à Sept-Îles où le racisme était moins présent, pas inexistant », livre-t-elle.

Incapable de trouver son identité, la jeune fille de 14 ans de l’époque se retrouve isolée, plongée dans un mélange intime de ses deux cultures. 

« Les Innus ne comprenaient pas que j’avais été adoptée par des Blancs. Et les Blancs étaient un peu racistes. Je me suis retrouvée dans un monde dans lequel deux peuples ne se parlaient pas, ne se comprenaient pas. Là où il y a de la méconnaissance, il y a des préjugés, qui font place à de la peur pour ensuite se transformer en méchanceté et parfois jusqu’à la mort », faisait référence à l’histoire de Joyce Echaquan, laissée pour morte sur un lit d’hôpital par des soignants racistes. 

Le cégep a été chose facile, à l’exception de quelques incidents, mais rien pour ébranler la carapace de cette jeune femme de caractère. 

L’université moins, beaucoup moins aisé. De vieilles blessures remontant à la surface, celles que ses ancêtres avaient vécu, toujours aussi souffrantes. « Déménager de force des Innus dans une réserve, une prison à ciel ouvert. »

Inscrite en histoire à l’Université Laval à Québec, elle le constatera d’elle-même. « L’histoire du Québec est celle des Blancs, pas assez d’informations sur celle riche et intéressante des Premières Nations. « On vient un âge où notre curiosité nous pousse à savoir qui nous sommes? »

Toujours les deux pieds à l’UL, elle bifurque en communication, une autre année sans réel résultat. « Ça ne répondait pas non plus à mes demandes. »

C’est finalement en sciences politiques qu’elle consacrera son quotidien. Assoiffée d’en apprendre encore davantage sur son peuple de sang, elle obtiendra un certificat en études amérindiennes. 

Son premier engagement social

Toujours dans l’incompréhension d’un identitaire crispé et meurtri et aux prises avec un suffocant manque de liberté, créé par l’isolement de vivre minoritairement dans un Québec qui « manque d’ouverture », elle fera ses premiers petits pas de femme engagée qui deviendront de grands pas.

« J’ai cofondé l’Association étudiante des Premières Nations de l’UL. Le but n’était pas de faire de la politique, mais de pouvoir se retrouver entre nous, peuple minoritaire », lance-t-elle en précisant qu’après de bonnes et de moins bonnes années, l’association est toujours vivante.

Durant cette période charnière, elle rencontrera un homme qui deviendra son mentor, Claude Picard, un Wendat. 

« C’est lui qui m’a donné la piqûre de la question autochtone. Aujourd’hui, je compte plus de 22 ans d’expérience professionnelle de relations entre les Premières Nations et les Blancs », dit-elle ayant raison de se réjouir, car rares sont les Innus ayant eu autant d’emplois directement liés avec les non-autochtones. 

Rêvant d’aller en Europe, elle choisira un stage aux Nations Unies à 28 ans. 

Des exemples de racisme systémique 

Parmi ses emplois, notons un passage au Secrétariat des Affaires autochtones, une expérience avec des hauts et des bas. Elle se souvient d’un moment en particulier. Et comment oublier. Un troublant cas de racisme systémique qu’elle a personnellement vécu. Maya s’en souvient comme si c’était hier tellement qu’elle avait été choquée, voire en colère.

Jeune femme impliquée, en plus de son poste au Secrétariat des Affaires autochtones sous la gouverne du chef péquiste Lucien Bouchard, elle venait également d’être élue représentante jeunesse pour les femmes autochtones du Québec. 

« Alors que les délégations autochtones étaient sur le point d’entrer au Sommet du Québec et de la Jeunesse, deux fonctionnaires m’ont tiré par le bras, très fort, pour m’amener dans un coin disant que j’étais en conflit d’intérêts et que je devais choisir entre « les femmes autochtones ou le Québec ».

Stupéfaite, elle a conservé en mémoire tous les détails. 

« Je revois les yeux arrogants de ces deux hommes. Comment peut-on demander à une femme Innue née sur un territoire qui avant de s’appeler le Québec portait un autre nom de choisir. Ma réponse a été immédiate: les femmes autochtones du Québec ». 

« Ce triste événement a démontré le visage caché d’un racisme au Québec. Les parents blancs doivent changer de mentalité à la maison, car un enfant ne vient pas au monde raciste, il le devient », dénonce-t-elle avec véhémence.

Au bout du fil, lui vient alors un autre souvenir négatif de sa vie septilienne.

« Il y avait une discothèque à Sept-Îles qui interdisait l’accès aux « sauvages ». Quand je suis arrivée à la porte, un colosse de 6′ 4″, le portier, me dit: « toi, tu es juste une cr**** d’indienne, dehors. » Je lui mentionne qu’il fait erreur étant Japonais. Il répondra: « oh excusez madame, passez une excellente soirée. »

Ratoureuse, la petite espiègle aura eu besoin de stratagèmes plus d’une fois pour tracer son chemin, non sans détermination et bravoure. Activiste, elle a dû et dois encore continuellement se battre contre des idées préconçues que tous les Innus sont méprisés et dépeints comme des lâches au crochet de l’État, tout juste bon à se saouler, à se droguer et à se prostituer, qui ne feront jamais rien dans la vie.

Maya Cousineau Mollen est la preuve vivante que ces préjugés sont faux. « Je ne nie pas nos graves problèmes, mais je crois que des problèmes d’alcool et de drogues, il y en a aussi dans tous les endroits isolés du pays, autochtones ou non-autochtones ».

Si Maya Cousineau Mollen, la courageuse, a réussi où d’autres ont échoué, c’est sans doute parce qu’elle a toujours été authentique. Dès son jeune âge, elle a remarqué que sa vie serait parsemée d’embûches notamment par la difficulté supplémentaire à vivre sa vie « quand on n’est pas issu de la majorité. On doit travailler doublement et parler plus fort pour se faire entendre », dit-elle avec panache.

Un retour sur la Côte-Nord

Après avoir œuvré dans différents organismes en lien avec les autochtones et les allophones, Maya se retrouve à la croisée des chemins. Elle peut déménager ses pénates et s’établir à Ottawa où l’attend un prestigieux poste au gouvernement fédéral en environnement ou revenir au bercail, là aussi très attendue pour un poste au sein du Conseil tribal Mamit Innuat sur la Côte-Nord. Après des années d’exil, elle renouera avec sa fibre familiale. 

« Mes parents étaient vieillissants et mon neveu de ma famille adoptive venait d’avoir son premier garçon. Je suis restée deux ans à ce poste à Mingan. »

De nouveau, elle refait ses valises pour unième défi, question d’en ajouter à sa feuille de route déjà impressionnante. Elle s’installe dans une maison intergénérationnelle avec sa mère adoptive à Sept-Îles. 

De 2007 à 2013, elle est agente de liaison des Affaires autochtones pour la Commission de la construction du Québec.

« Mon rôle était d’aider les communautés à s’intégrer dans le monde de la construction et de les accompagner au fur à mesure que le projet de La Romaine prenait naissance. Même si j’avais voté contre, je pouvais comprendre les communautés d’aller de l’avant en retirant certains bénéfices monétaires. » 

Seule Innue dans un monde syndiqué, Maya, femme charismatique, l’a trouvera coriace. « Pas évident pour une Innue de faire du piquetage sur le boulevard Laure. Par contre, ça été l’occasion de consolider mes liens avec mes collègues, certains n’étant pas chaud à la venue d’une Innue dans un monde de Blanc. »

Encore plus difficile, voire éprouvante, ce sera son implication dans l’enquête sur les femmes et les filles autochtones disparues ou assassinées.  » Cinq mois, c’était assez. Trop lourd. »

Un autre important changement survient. Cette fois dans sa vie personnelle. Une séparation amoureuse, sans enfant. 

Une seconde mauvaise nouvelle surgit au même moment, sa mère biologique est mourante. Certains pourraient penser qu’elle demeurera insensible à la souffrance de celle qui l’a mise au monde pour ensuite la faire adopter. Au contraire. Résiliente, elle remercie sa mère. « Elle m’a fait un des plus beaux cadeaux, soit de me trouver une famille. Elle ne m’a pas abandonnée par choix. Elle était brisée par son terrible passage dans les pensionnats. Elle a été assez honnête envers elle-même pour voir qu’elle ne pourrait m’offrir tout ce dont j’aurai besoin pour une vie bien remplie. Comme toute mère, elle s’appropriait mes réussites. Elle n’a jamais cessé de m’aimer pour me l’avoir dit jusqu’à son dernier souffle », livre Maya, la gorge nouée par l’émotion.

Enseigner l’histoire des Premières Nations

Épuisée, Maya décide alors de s’offrir une pause, elle qui est sur les lignes de front de tous les combats à la défense des femmes autochtones.

Elle ira même à faire une demande d’assurance-emploi. « Je voulais m’arrêter et choisir la tête reposée la prochaine route à prendre »

Aucunement à la recherche active d’un emploi, elle rédigera un curriculum vitae avec des phrases-chocs, non conventionnel. Elle le mettra sur une ligne dormante sur Linkedin.

Une pause qui sera de courte durée étant convoquée en entrevue le lendemain à Montréal par la firme d’architecture EVOQ, spécialisée en préservation du patrimoine et architecture autochtone.

Doublement qualifiée si l’on dit que l’intelligence et la sensibilité sont un premier critère, elle est depuis trois ans conseillère en développement communautaire pour les Premières Nations et les Inuits chez EVOQ.

« Je suis comme un pont entre les peuples et cherche à combler les fossés qui existent entre eux. »

Poète et conférencière

Devant toutes les pensées destructrices et les paroles blessantes, trop souvent, entendue dans sa vie par des Blancs à l’endroit de son peuple, Maya choisira ses armes: la poésie. 

À 44 ans, en 2019, elle fonce, mettant ses peurs de la déception aux oubliettes. Elle publie son premier recueil de poésie où elle écrit sur la femme, la colère identitaire, le corps de la femme innue, l’amour des amants et la colonisation. 

Son recueil, écrit en français avec plusieurs mots innus et certains en anglais, lui a valu une distinction en 2020 aux prix Voix Autochtones dans la catégorie Poésie publiée en français, de même qu’une mention du prix coup de cœur de la libraire Renaud-Bray.

« Le titre Bréviaire du matricule 082, (éditions Hannenorak) est un peu de l’ironie, car le chiffre 082 est le début de mon numéro de matricule sur la réserve. Eh oui! Les autochtones, nous sommes encore des numéros aux yeux du gouvernement fédéral. »

De plus, ses poèmes avec des vers, faisant référence à ses us et coutumes, se retrouvent dans le populaire collectif Amun (rassemblement en langue innue) du journaliste et écrivain Michel Jean. Un livre qui se veut le théâtre d’un rassemblement pour la toute première fois d’auteurs autochtones de divers horizons, de différentes nations et générations. Des textes de fiction qui reflètent tantôt l’histoire et les traditions, tantôt la réalité des Premières Nations au Québec et au Canada.

Mais ce n’était pas une première pour Maya qui dès l’âge de 14 ans découvrait sa plume pour la poésie. « Sauf, ce sont des amis qui m’ont conseillé de publier mes poèmes », souligne celle décrite par ses amis de guerrière-poétesse.

Le coup de foudre pour la poésie lui a été transmis en quelque sorte par ses parents adoptifs. 

« Ils m’ont incité à la lecture dès mon enfance. Comme dans les années ’80, il n’y avait pas beaucoup de littérature autochtone francophone, j’ai été influencée par l’histoire de l’Europe, de l’Égypte et de la Grèce. Bref, j’en connaissais plus sur les grands peintres comme Goya ou les poètes tels Rimbaud que sur nos héros autochtones, nos personnages politiques autochtones. J’avais plus lu sur le Roi Soleil que sur le Chef Pontiac. »

Devenue une femme émancipée, elle se veut aujourd’hui une grande ambassadrice. Sa philosophie: « Ensemble et solidaires, nous sommes plus forts »

 » Je tends toujours la main aux gens non autochtones qui souhaitent entreprendre de bonnes relations. Et les Innus ne doivent pas non plus tourner le dos et conserver leur approche d’être accueillant. »

Cette dernière croit qu’une belle façon de réparer les fautes commises par les Blancs dans le passé, bien cicatrisée chez les Innus, serait d’enseigner l’histoire des Premières Nations dès le primaire. 

« Il est important de savoir d’où on vient pour savoir où aller. »

Des projets sur la glace 

À l’instar des autres artistes, Maya est ralentie par la présente pandémie, mais habituellement elle parvient à trouver du temps, presque miraculeusement, pour donner des conférences pour sensibiliser les différentes communautés à la réalité autochtone.

Toujours présente pour insuffler une dose de joie ou de bonheur, elle siège sur le comité de Projets autochtones, venant en aide aux itinérants autochtones en leur offrant de l’hébergement à court, moyen et long terme.

Comme si elle n’était pas assez occupée, elle fait du bénévolat chez Wolf Pack Street Patrol. Elle a marché pour cet organisme sans but lucratif afin de remettre des denrées et des vêtements aux gens dans la rue à Montréal, peu importe leurs origines. 

Et parmi les projets sur la table, l’écriture d’un conte pour enfants sur le racisme.

Dans sa vie personnelle, elle a nouvel amoureux du nom de Pierre-Alexandre, un homme de coeur, qui doit aussi se battre avec des préjugés étant asperger.

« Une autre cause qui vient me chercher. Il vit une forme de discrimination comme nous. Il est débrouillard, mais ne peut travailler à cause de l’étiquette d’Asperger TSA. Il vit ce que les Innus vivent », déplore celle qui garde espoir pour un monde meilleur sans racisme où les peuples n’auraient « pas peur de traverser la clôture à la découverte de trésors cachés pour venir embellir les côtés noirs de chaque peuple » a conclu cette femme exemple de positivisme. 

Chaque fois qu’on demande à un jeune innu de nommer un des leurs comme idole, le nom du chirurgien Stanley Vollant se fait immédiatement entendre et avec raison. Dorénavant, à la lecture de ce texte, les jeunes pourront faire résonner le nom de Maya Cousineau Mollen.