Retour confirmé de la pêche au sébaste et baisse marqué du quota de crevette

Ottawa annonce la reprise de la pêche au sébaste en deux phases dès cette année après un moratoire de 30 ans et une baisse marquée des quotas de crevette pour 2024, ce qui fait réagir fortement l’industrie de la capture.

La ministre des Pêches et députée de Gaspésie-Les Îles-de-la-Madeleine, Diane Lebouthillier, a dévoilé son plan très attendu depuis l’automne vendredi après-midi, comme elle s’était engagée à le faire avant la fin janvier.

« Pour moi, c’est historique », dit-elle. La relance de la pêche au sébaste se fera en deux phases : la phase un sera transitoire d’une durée de deux ans avec un quota minimum de 25 000 tonnes et des allocations de 10 % réservées aux crevettiers en difficultés devant la baisse des stocks et 10 % aux communautés autochtones.

« Cette phase permettra de récolter plus de données, donner le temps à toutes les flottilles de se préparer, développer davantage les marchés, renforcer la capacité de transformation et ultimement, donner une valeur ajoutée au sébaste », indique la ministre.

La phase 2 sera celle du développement pour établir une pêche avec une clef d’allocation modernisée. Le comité consultatif sur le sébaste se réunira au cours des prochaines semaines pour établir un quota transitoire.

« Dans le cadre de la première phase, j’ai déjà l’intention de fixer ce quota à un minimum de 25 000 tonnes. Ce chiffre est non seulement conforme aux recommandations scientifiques préliminaires du MPO, mais constitue également la quantité maximale que l’industrie est en mesure de transformer à ce stade-ci », précise Mme Lebouthillier.

La ministre reste vague sur les parts historiques attribuées. « Actuellement, on a quatre provinces où il y a une augmentation des parts et une province où on une légère baisse des parts, mais qui a quand même une part plus importante, et c’est la Nouvelle-Écosse », affirme la ministre. Le ministère a précisé que les quotas préliminaires seraient établis de cette façon :  suivants : Terre-Neuve-et-Labrador : 19 % (+2,0) ; Nouvelle-Écosse : 33 % (-5,8) ; Nouveau-Brunswick : 11 % (+3,1) ; l’Île-du-Prince-Édouard : 5 % (+0,5) et Québec : 32 % (+0,2).

Un directeur sénior du MPO, Todd Williams, a précisé que la flottille hauturière représente 58 %, la côtière de moins de 65 pieds 15 %, la semi-hauturière 5,72% en plus des allocations annoncées par la ministre.

« On salue que la pêche au sébaste est annoncée. On aurait aimé que les ministres précédents puissent faire de même il y a plusieurs années car les dommages causés par le sébaste à l’écosystème depuis quelques années vont prendre plusieurs années avant qu’on retrouve une certaine forme d’équilibre », mentionne le directeur de l’Association des capitaines propriétaires de la Gaspésie, Claudio Bernatchez.

Le directeur de l’Office des pêcheurs de crevette du Québec se demande si la quantité réservée aux crevettiers sera suffisante.

« De ce que je comprends de l’annonce, on parle de 25 000 tonnes dont 10 % réservés aux crevettiers du golfe donc 2500 tonnes pour l’ensemble des quelque 90 crevettiers du Québec, du Nouveau-Brunswick et de Terre-Neuve-et-Labrador. Si on calcule vite, ça fait 80 000 livres pour un bateau. C’est quelques jours de pêche. Il n’y a personne qui va mettre son bateau à l’eau pour trois jours », indique le directeur de l’office, Patrice Element.

L’autre élément qui le préoccupe est l’allocation de 58 % réservée « aux bateaux-usines » qui ne pêchent plus dans le golfe depuis 30 ans.

« Il faudra voir si vraiment la ministre ou le ministère a l’intention de permettre aux bateaux-usines de revenir dans le golfe. Rappelons que ces bateaux n’apportent aucune retombée économique. Ce sont des bateaux qui congèlent et même transforment du poisson en mer. C’est inquiétant », ajoute M. Element.

Cependant, au moment du point de presse, les scientifiques du MPO ont précisé que la capacité de pêche de la première année pourrait être aussi élevée que 318 000 tonnes, ce qui fait écarquiller les yeux de l’Association des capitaines propriétaires.

« Nos recommandations allaient vers un minimum de 25 000 tonnes. On a eu de l’écoute. Mercredi, on a appris à notre grande stupéfaction que les sciences recommandaient quelque 300 000 tonnes pour la présente saison. Ce sont des données qui viennent questionner énormément l’orientation que le gouvernement fédéral a pris en refusant de lancer cette pêche-là », dit M. Bernatchez.

Il convient toutefois qu’un quota qui serait supérieur à celui suggéré ne permettrait pas à l’industrie et au marché d’absorber d’énormes quantités d’un seul coup.

Crevette

Sans surprise, la ministre a annoncé une baisse marquée du quota de la crevette dans le scénario « qui est le moins pire que tout », selon l’Office des pêcheurs de crevette du Québec.

Le quota passe de 14 524 tonnes à 3060 tonnes pour 2024 qui sera réparti comme suit : 1757 tonnes pour Esquiman ; 488 tonnes pour Anticosti ; 342 tonnes pour Sept-Îles et 473 tonnes pour l’Estuaire.

« Les stocks de Sept-Îles, Anticosti est Esquiman sont en déclin depuis 2005 et en 2023, ils ont atteint la plus faible biomasse estimée depuis 1990 », justifie Diane Lebouthillier.

« Au Québec, seulement 31 % du total autorisé des captures a été commercialisé. De nombreux pêcheurs n’ont pas été en mesure de couvrir leurs coûts d’exploitation et ont choisi de mettre fin à leur saison plus tôt que prévu », ajoute la ministre.

 « Ce chiffre est un juste milieu qui assurera une modeste pêche tout en permettant au stock de crevette de se reconstituer. Je crois que tout le monde peut se mettre d’accord pour dire que personne ne veut pêcher la dernière crevette », dit-elle.

La ministre a demandé aux fonctionnaires de permettre de la souplesse aux pêcheurs de pêcher sur un même bateau pour faire du jumelage afin de gérer leurs coûts.

Il n’y a pas de programme pour le moment pour les crevettiers qui souhaitent lancer la serviette.

« Le contexte est difficile. Mais il y a pour moi des discussions qui vont se poursuivre », soutient la députée.

« Je pense qu’on ne pouvait pas s’attendre raisonnablement à beaucoup mieux », admet le directeur de l’Office des pêcheurs de crevette du Québec, Patrice Element.

« À prime abord, ça ressemble au scénario le moins pessimiste qui avait été présenté par le secteur des sciences plus tôt cet hiver », ajoute-t-il.

« Pour les pêcheurs qui n’ont pas de quotas dans l’estuaire, des gens qui avaient 900 000 livres de crevettes à pêcher en 2015 vont en avoir peut-être 40 000 livres à 50 000 livres. 50 000 livres, ce n’est pas assez pour mettre un bateau à l’eau », dit-il.

Il pourrait penser que quatre ou cinq bateaux pourraient pêcher cette année, une porte qu’a ouvert la ministre alors qu’il pourrait rester entre deux millions et 2 millions et demi de livres à pêcher pour les pêcheurs du Québec.

L’autre défi sera de voir si les usines vont opérer.

« Est-ce qu’on va ouvrir pour un si petit volume ? », questionne M. Element alors que trois usines transformaient de la crevette au Québec.

Fonds des pêches

Devant ces faits, la ministre a aussi finalement annoncé le prolongement de deux ans du Fonds des pêches, sous réserve des ententes à venir avec Québec.

« En accordant la priorité aux projets innovants liés à la pêche au sébaste pour donner les moyens financiers aux pêcheurs pour transiter vers cette nouvelle pêcherie », mentionne Mme Lebouthillier.

Ottawa estime sa part dans l’enveloppe restante à 8 millions $. En ajoutant celle de Québec, le fonds aurait un solde d’environ 10,5 millions $.

Québec réclamait depuis plus d’un an une telle prolongation.

Sollicité pour une réaction, le ministre québécois des Pêches, André Lamontagne, a fait savoir via son cabinet qu’il prendrait le temps d’étudier l’ensemble des annonces d’Ottawa avant de réagir.

Il devrait faire connaître sa position en début de semaine.

Par Nelson Sergerie – magaspesie.ca